23.03.2009
Dimanche 15 mars
Chabrillan, la Drôme, le poële. Retour + trois jours. Les premières fois sont presque déjà derrière. Premier fromage, premier verre, premiers vieux visages, premières voix. Nour, ma fille, est venue déposer dans mes bras ce qui manquait. Ni mer, ni vert.
Vite ! Boucler ce carnet pour finir d’atterrir.
A l’heure qu’il est Chekspire, lévitant 20 cm au dessus d’une dalle de béton blanc, reçoit peut-être son grain du soir depuis les versants du nord-est.. Sur la photo, on verrait depuis le sol les stigmates de notre dernière étape. Mais y a pas de photo.
22 janvier. Faute d’équipier, nous quittons Degrad de Canes en binôme. Une fois avalé le gentil stress du chenal une plaisante petite semaine d’océan nous attend. Conditions météo installées, des grains trois fois rien, courant porteur, moteur pétaradant et réserves d’obaises. Si, d’obaises. Naviguer à la paire nous font douze heures de quart pièce.
Sur la carte fatiguée, un coup de crayon de près vers l’Est. Il passe sous le cadre en pointillés dans lequel est noté : « Chute d’engins spatiaux les jours de tir ». Encore quelques centimètres à peine et le trait franchit la ligne des 1000m pour laisser les pêcheurs aux poissons. Au-delà, il s’incline tranquille vers le nord est. La flèche n’est pas encore pointée vers Tobago car il s’agit de contourner bien au large le Surinam, la Guyanna, et d’arriver sur Tobago par l’Est, au plus loin du Golf de Praia. Autant de noms qui dans l’imaginaire collectif du plaisancier résonnent avec d’épouvantables histoires de pirates bien grasses d’être passées de bouche en bouche et brassées par tant de langues.
Selon les sources, notre destination tient son rang au classement des situations avec des méchants à portée d’arme. Le premier que nous rencontrerons sur place a tout le portrait avec option bien-méchant-bien-con. L’homme est perché dans des branches, il attaque ceux qui attendent le bus et se réfugient sous son arbre quand passe un grain. Il leur tombe dessus, puis les dévalise sous la menace de son arme ha ha ha !... et remonte sur son perchoir attendre sa prochaine victime !... Pour planquer confort, il s’est même installé un petit plancher entre trois branches, dans son arbre, à deux pas de l’arrêt de bus, sur l’avenue de Scarborrough. C’est là que les flics sont venus le prendre, guidés par une victime.
D’ici là, avec Marianne, nous goûtons enfin au plaisir d’une étape détendue, aux longues journées trop brèves, à bord d’un Chekspire habillé court, pour le confort. Une routine de moments sereins à peine parsemés des petits plaisirs du jour. La nuit, au fil du Nord, les constellations de notre hémisphère poursuivent leur ascension toujours plus haut sur l’horizon, loin au-delà d’un air plus frais. Monte aussi la houle, celle du vent du Vieux Monde, l’Afrique. Au terme de leur voyage, les trains de vagues poussés à travers tout un océan sont pleins comme des panses. Dans leurs creux, le radar au bout de sa perche ne voit plus rien que du bleu.
26 janvier, 7h15, cinquième jour de mer. Dernier relevé quotidien : 10°30’4’’ N – 59°27’3’’W. Nous avons parcouru 115 miles en 24h, il en reste 85. Je dis à Marianne que demain à cette heure, nous baignerons au milieu du corail. C’est rare une étape sans avarie.
8h30 A l’Est, une ligne continue de nuages gris à force de ventre va bientôt échanger notre soleil contre davantage de vent. Nous rentrons notre dernier ris et roulons le génois (la voile d’avant) à moitié. On est prêt, y a plus qu’à.
Le temps de le dire, un clang vers la proue et le génois s’envole au dessus des 17m de mât en déroulant toute sa toile. Un bond sur la drisse de grand voile; affalée en une quinzaine de secondes elle libère Chekspire de sa puissance. Un autre bond pour… et le mât qui n’est plus tenu à l’avant s’affaisse vers l’arrière sur les bidons de gasoil attachés à bâbord. Coup d’œil à Marianne derrière la barre : personne n’est blessé. Les filets qui longent le bord sont arrachés, la grand voile s’est éventrée au passage des chandeliers, les bidons explosés finissent de se vider sur le pont et en mer, et déjà une barre de flèche taquine le plastique de la coque. Le bateau arrêté dans son élan a viré sec pour se placer en travers des vagues. A l’Est, vers un arc en ciel nous désigne le front qui approche.
Depuis l’effondrement, nous vivons en temps subjectif. Là il faut faire un choix, et vite. Tenter le ramener le gréement pour sauver la bôme, le gréement courant (les cordages) et les voiles… ou bien tout larguer. Bref tour d’horizon des options pour remonter le mât au rythme du choc de l’aluminium sur la coque. A titre d’essai, je tire sur une écoute; en réponse, Chekspire lesté sur le travers par son gréement et l’eau prise dans les voiles accentue sa gîte, et s’offre aux vagues qui déferlent quatre à cinq mètres au dessus de nos têtes. Au lieu du mât sur le pont, j’ai l’image du bateau se remplissant par le côté, incapable de retrouver son assiette.
- « On largue tout ! » Marianne me lance la pince coupe haubans (un gros outil pour couper les câbles, accessoire de sécurité obligatoire sur un voilier) et entreprend à l’aide du couteau de mer la cisaille des nombreux cordages qui nous tirent vers le fond.
A ce stade, j’ai pris une leçon que je transmets depuis à mes amis marins : oubliez cette superbe paire de pinces géantes si rassurantes. Elles sont parfaites pour faire entendre raison à un cadenas dont vous auriez perdu les clefs; en revanche, en ce qui concerne la découpe brin par brin de câbles dans la brafouille, quand vous ne pouvez caler l’outil nulle part, sans parler de le rallonger, et que le temps vous manque, elles ne serviront qu’à vous blesser.
Reste le générateur thermique, qui démarre sans trop se faire prier. Une rallonge et ma meuleuse toute neuve reçoit son baptême du feu. Entre temps, Marianne s’est déjà affranchie du gros des bouts, le mât a basculé et entreprend de pilonner à son tour le plastique de la coque. Juchée sur sa traîne d’étincelles, la meuleuse vole de haubans en pataras, sans laisser le loisir à l’inox qui se détend en sifflant de trancher dans la chair. En quelques dizaines d’interminables secondes, Chekspire est libéré, se redresse et s’appuie tout seul sur la brise qui a forci pour se caler gentiment face aux vagues.
Une rapide plongée pour s’assurer qu’hélice et safran sont libres de bouts et, tous surpris d’être indemnes, nous entreprenons de dégraisser pont et cockpit du gasoil qui laisse des arcs en ciels crados dans notre sillage. Enfin, je laisse Marianne au ménage des restes du carnage sur le pont, remonte la nourrice sur le circuit de gasoil, qui nous permet de faire tourner le moteur sans crainte des crasses du fond du réservoir, et démarre la bourrique en priant pour que les 36 chevaux d’acier ne soient pas en RTT. On va avoir besoin d’eux pour les seize prochaines heures…
C’est épatant comme le ronronnement d’un moteur peut-être riche de subtiles modulations. Une longue partition qui vous tient en haleine comme un thriller, à guetter les indices du coup de théâtre final. Mieux vaut ça que de ressasser la scène précédente et ses scénarios adjacents.
27 janvier, 0h30 nous mouillons dans la baie de Scarborough, Tobago à la moustache d’un cargo et d’un ferry rapide. Visiblement, il n’y a rien de prévu pour les voiliers de passage par ici.
27 janvier 5h00. Nous relevons le mouillage pour le jeter 20 mètres plus loin, bien trop près à mon goût des deux autres voiliers de la baie, mais beaucoup moins semble-t-il de la zone de manœuvre d’un autre cargo qui s’apprête à atterrir.
Jour. Sonnés, nous survolons la procédure papiesque dans le brouillard. Comme d’habitude, les fonctionnaires rivalisent de sympathie et d’incompétence quant le personnel d’accueil s’en tient à un mutisme morgue en pliant avec nonchalance des formulaires aux couleurs de leurs tailleurs débordés par des fesses se goinfrant de fauteuils chétifs. Ouf ! Sonnés nous cheminons dans le vacarme des vendeurs de CD pirates, des voitures américaines aux indécentes cylindrées, nous nous embrouillons dans notre rôle de piétons sur une chaussée où l’on roule à gauche.
Une autre épopée consiste à récupérer des données sur « la bouche du diable ». La bien nommée est à l’entrée du Golfe de Praia que nous comptons emprunter pour rejoindre notre destination finale. Machine à laver (de grosses vagues dans tous les sens), remous, courants puissants, tout le monde a sa version, mais en réalité personne ne sait rien de précis. Visiblement les conditions dépendent des marées. Facile ? Deux jours de démarches auprès des Coast Guards (les secours en mer) et de tout ce que la capitale compte d’autorités de mer et nous rentrons presque bredouilles. Cinq minutes d’internet concluent positivement la quête.
31 janvier. Nous avons trouvé un voilier avec des voiles qui entreprend la même étape que nous : un couple de retraités allemands okay pour jouer l’assistance en cas de besoin. A l’ombre d’un ridicule gréement de fortune, nous entreprenons les dix miles qui vont nous percher à l’extrémité est de l’île, autrement dit dans un lieu beaucoup plus sympa, et surtout deux heures plus près de Chaguaramas, sur l’île voisine de Trinidad.
Si le moral est toujours bien chargé –avec les voiles du bateau, j’ai aussi largué en mer l’ultime perspective d’accueillir Nour à bord-, la peur est restée à terre au pied des cargos.
Crown Point. Un vrai mouillage de vacances, eau claire, le lagon à deux pas, la plage, ce qu’il faut de bars, de commerces,… Une douzaine de voisins de roulis. Parmi ceux-ci : Prana, une superbe unité en alu partagée par deux couples de français. L’un tient un restau, l’autre un catamaran avec lequel six fois par jour il emmène une quinzaine de touristes faire le tour de Fort Boyard… d’ailleurs ce n’est pas le seul bateau avec ce programme, nous rencontrerons rapidement un collègue qui fait ses six rotations avec un bateau à moteur qui en charge 200 à chaque fois. A défaut de nous emmener au pied du fort, cet équipage là va nous prendre sous son aile et nous aider à nous refaire le moral. Repas arrosés à leur bord, fêtes bruyantes, ballades à la plage et au lagon, en attendant une météo favorable à la traversée.
Le 5 février, les vagues qui interdisaient aux ferries de prendre la mer ont décrété une trêve, nous quittons Crown Point à l’aube, suivi à deux heures par nos amis de Prana. Une matinée sous des grains fainéants nous porte aux côtes de Trinidad, que nous longerons toute la journée au large de la voie commerciale. Peu avant 16h, nous contournons la pointe et entrons dans la bouche du diable. Quelques remous, mais rien de bien terrible. Le courant, en revanche s’oppose à la marche du bateau et nous devons nous contenter d’un nœud et demi pour franchir la passe sauvage entre les îles. Une fois dépassé le cap Sud du goulet, nous voici dans le fameux Golfe de Praia. Mer d’huile, pas un pet de vent (ni derrière). Face à la proue une baie profonde est piquée d’une nuée de mâts au mouillage. A terre, encore davantage. Nous sommes à Chaguaramas, capitale des chantiers navals pour l’arc antillais. Notre destination finale.
R.A.S. pour le mois et demi qui va suivre. Choisir une marina qui va recevoir Chekspire à sec, lancer les premiers travaux, encore des démarches administratives, des courses, etc…
Quelques rencontres de port. Parmi lesquelles un voisin charmant qui me propose de me débarrasser de mes soucis financiers en prenant les commandes d’un des voiliers de la flottille qu’il consacre au trafic de shit entre le Maroc et la Hollande.
- Un bateau qui voyage à vide c’est débile, je ne les comprends pas tous ces touristes. Moi j’ai toujours voyagé chargé ! Je suis contrebandier depuis 30 ans, c’est mon métier, je l’aime.
- Moi j’ai une fille, je l’aime aussi…
Après le départ de Marianne, entre les cantines à roulette du midi et les ‘liming’ (aperos) du soir; on me baptise China Man ( ?!) et je me mêle à la vie quotidienne des dockers, marineros et autres ouvriers de la zone. Si je n’ai pas vu grand chose de l’île, je me suis fait une brochette d’amis du cru, dont les visages et surtout les rires seront les cartes postales de mon séjour par ici.
Pas de portraits, pas d’images du cimetières des bateaux, de l’étiquette du rhum local qui titre 75°, pas d’images de ma cantinière préférée, ni de la coque de Chekspire toute pelée, pas de plan de ma face après 6 h de grattage, ni aucune image de la petite baie sauvage éventrée par les bulls où nous avons pris notre ultime bain avec Marianne, car l’ultime panne de la saison me laisse impuissant : la carte mémoire de l’appareil numérique ne veut plus sauvegarder les images qu’on lui confie. Gavée ?
Dommage car j’aurai bien photographié les 22 kg de bagages balançés dans une poubelle de l’aéroport de Gatwick, à Londres pour excès de charge; et surtout la tronche des douaniers qui se sont relayés à chaque étape à la fouille systématique de mes sacs, quant ils constataient que leur tampon avait disparu dans les mains du magicien…
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09.03.2009
Cayenne, Guyane
Pas du tout au programme, cette étape ! L’idée de départ était de toucher Trinidad au plus vite, préparer le bateau pour la transat retour et hop un petit saut jusqu’aux Antilles, pour retrouver Nour. Puisqu’on n’a pas le choix, je me persuade que ce sera une escale express, le temps de déposer Jean, Olivier, de réparer moteur et pilote, aller une petite semaine maximum…
Une semaine de 22 jours.
Par chance, c’est la saison sèche par ici. C'est-à-dire que quelque fois il ne pleut pas toute la journée, juste quelques grains tièdes bien serrés.
Serrés aussi les voiliers à quai. Ca s’entasse sur deux, parfois trois rangées bord à bord. La plupart portent pavillon français. A deux pas, des embarcations plus rustiques : les pêcheurs brésiliens. L’architecture du ponton permet aux deux communautés de cohabiter sur la même berge sans trop communiquer.
Derrière lui, ce qui fait office de civilisation par ici. Cimenterie, scierie, raffinerie, hangars industriels et surtout les cuves qui réceptionnent le carburant pour la fusée Ariane. Un tas de petites mignardises qui offrent au site son classement en zone Seveso 2. C'est-à-dire inconstructible et inhabitable. Sauf pour ceux qui y bossent jour et nuit bien sûr. Je me demande comment les trois cargos qui se font fouiller les entrailles à coups de grue ont trouvé la place de remonter le chenal du fleuve. Je comprends mieux en revanche l’indispensable drague qui fait le tour du cadran entre les bouées.
Sorti du site, c’est la zone. Pour rejoindre la ville le choix se situe entre une nationale déserte et une route défraîchie qui serpente le long du littoral de bidonville en maisons bourgeoises. En bref, depuis le bateau il faut compter minimum quinze bornes pour Cayenne, sans autobus. Reste le stop.
Inutile de rappeler que lever le pouce est le meilleur moyen de récolter des confidences sur la vie locale.
Au fil des chauffeurs, les raccourcis empruntés par les gens du cru se ressemblent : les brésiliens ont le rôle des méchants bougnouls, avant c’était mieux mais maintenant c’est dangereux, la vie est de plus en plus chère, tous pourris, etc…
Nous dénichons aussi une saveur discrète et méconnue. Novembre a connu un mouvement social autour du prix du carburant. Blocage au niveau des négociations, suivi d’un blocage des routes. Trois semaines plus tard le litre avait perdu 50 centimes (payés par la collectivité) pour un délai de trois mois. Les avis divergent parmi nos chauffeurs mais tous paraissent surpris d’avoir obtenu ce qu’ils réclamaient. Et tous se préparent aux échéances de février avec détermination.
Cayenne est une capitale champêtre, sans buildings. Dans les rues on ramasse des mots anglais du Surinam, portugais du Brésil, chinois du Vietnam et vice versa. Vitrines chastes, crackés crades, et surtout une ambiance sonore qui nous fait l’effet d’une ville fantôme après le chaos brésilien.
Inutile sous prétexte d’être en France de se ruer sur la presse, elle n’arrive qu’au compte goutte, et souvent avec trois mois de décalage. Pour le reste de la boutique c’est facile; les chiffres sur les étiquettes sont les mêmes qu’au Brésil, sauf qu’on est passé des réals à l’euro. La douloureuse n’a jamais aussi bien porté son nom.
Alors que la famille Deschamps profite de ses derniers jours pour enchaîner les ballades et excursions à l’intérieur des terres, avec Marianne nous optons pour la visite de la zone commerciale. Pénétrer dans une galerie marchande française à l’autre bout du monde est une expérience unique et troublante. Retrouver en un instant un monde rassurant en tout point semblable à celui du pays laisse loin derrière le zappage pourtant surnaturel d’un saut en avion. On se croirait dans Star Trek. Avec un soupçon d’interrogation inquiète quant à notre propre conditionnement.
Après l’achat d’un nouvel ordinateur, il nous faut une boîte postale. Je ravale mes critiques quant à l’administration brésilienne devant les deux heure trente de file à la poste et l’incompétence hargneuse du personnel. Je ne recommence pas le récit des démarches mais sachez que j’aurai sans doute mieux fait d’aller chercher mon paquet à pied direct en Bretagne. 180 euros pour le moteur électrique du pilote automatique fracassé, vous ajoutez les frais de port, de dossier, la taxe de mer, et je ne sais quoi et vous voici avec un paquet à 600 euros.
5 janvier. Une petite récré pour réaliser un rêve de gosse. Nous louons une automobile et la poussons jusqu’à Kourou. Un repérage à la marina le temps de comprendre que son accès est bloqué par un banc de vase passager, tandis que le port est définitivement envasé. Kourou, faut pas rater le panneau car une fois que vous avez dépassé la rue aux trois boutiques façon banlieue sur le déclin, vous quittez déjà le centre ville.
Outre des chiffres pharaoniques, des considérations techniques passionnantes, nous comprenons aussi que du fait de son accès prohibé cet immense domaine devient aussi une réserve naturelle appréciée d’espèces rares qui s’accommodent a priori pas trop mal du tir mensuel.
De retour à Cayenne nous croisons une manifestation silencieuse. Visages graves derrière le portrait d’une jeune femme abattue par un adolescent contre la poignée de billets de la caisse d’une station service. On est en France mais les armes sont en vente libre… le crack aussi. Du coup l’insécurité devient le rituel salamalec d’entrée en conversation. Sur le trottoir, la presse précise ses questions au passant indigné. Faute de télé, j’ai pas vu le reportage au journal du soir. Je l’ai vu dans un bar la semaine suivante. En revanche, une belle photo dans le torchon local en première page. Ce sera la cinquième Une sur le même fait divers.
Case bouine. Côté bourrin, j’ai trouvé un prof de mécanique qui veut bien tarer mes injecteurs en classe. Il me faut juste des joints neufs (une rondelle de cuivre du genre de celle qui est sous votre bouchon de vidange d’huile) et un boulon percé pour apporter le combustible. Après une dizaine de jours de recherches infructueuses je me résout à faire tourner le boulon et à recuire mes joints. Aujourd’hui, avec le recul, je me refuse toujours à croire que personne n’avait mes pièces. C’était juste la flemme de les chercher.
A mes temps perdus je commence les démarches de mise en vente du bateau et peine à trouver des équipiers pour la suite du programme.
Une autre journée récréative est consacrée à la visite d’un village Mong. C’est une communauté d’expatriés d’Indochine à laquelle la France a offert des concessions dans la jungle pour y refaire leur vie. Depuis, leur marché alimentaire et artisanal est devenu une attraction. On y trouve quelques légumes traités à grand renfort d’engrais interdits importés par contrebande du Brésil, à des prix d’usuriers. La modestie affichée des mamies chétives contraste avec le clinquant des 4x4 de leurs gosses.
A ne pas rater sur ce plateau, le musée des insectes. Un passionné à l’allure de Michael Moore guide notre petit groupe à travers une collection épatante de papillons, araignées, blattes, scorpions, etc… qui pour la plupart auraient pu s’ils avaient été une sardine boucher l’entrée du port de Marseille.
Il les raconte avec passion tout en les manipulant avec une stupéfiante dextérité. Et que je déroule la soie de la mygale, et que j’étire sur 30 cm la trompe du papillon, et que je fais chanter le cafard, et que j’ouvre les élytres du blatte… Formidable !
Heureusement pour nous nos galères prennent fin avec l’arrivée des pièces. Un week- end et deux ballades sur le littoral plus tard, tout est réparé et testé. Et cette barre qui semblait infranchissable entre les îlets de l’embouchure n’est pas au rendez-vous quand nous appareillons en duo pour notre prochaine étape : Trinidad et Tobago !
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02.03.2009
Deux semaines vers la Guyane
A l’époque, nous avions envisagé une seule longue étape depuis Recife vers les îles de Trinidad et Tobago, qui ferment le golfe de Praia, face aux derricks du Venezuela. Mais le mariage des choses de la mer et de celles du transport aérien nous invite à la prudence d’une halte à mi-chemin pour déposer le papa d’Olivier. Ce sera donc la France; Cayenne chef lieu d’un petit département de province, autant dire nulle part. Les trois semaines de swing deviennent une paire, et une fois de plus j’apprends que l’envisageable finit souvent dévisagé. Sans compter les bonnes et mauvaises surprises qui nous attendent le long du ventre de l’Amérique du Sud.
20 décembre, nous quittons Jacare à l’aube, vers 16h, et prenons rapidement le large pour mettre un millier de mètres d’eau sous l’étrave afin d’éviter de traîner dans le bureau des pêcheurs nuitamment. Et puis si la mer se forme, nous serons aussi bien là où la houle a de la place plutôt que dans trente mètres de machine à laver. Comme prévu, vent et courants sont avec nous. En revanche, quasiment jusqu’aux Antilles nous n’aurons jamais un océan bien lisible. La mer du vent (les vagues créées par les conditions locales) ajoutant son bavardage fluet au tricot savant des houles des deux hémisphères.
La première nuit, le pilote automatique nous informe d’un grincement assez désagréable qu’il faudra dorénavant se passer de lui. A quatre, ça nous fait six heures de barre à chacun. Deux quarts de nuit, deux de jour, autour desquels va s’organiser notre vie à bord. En Ardèche, certains m’ont avoué que davantage que la manœuvre du navire, ce qui les épate c’est la capacité des équipages à coexister dans un minuscule huis clos sans échappatoire 24h sur 24. J’ajoute qu’en raison du tour de quarts, chacun vit sa journée en décalage. En revanche, il faut reconnaître que du coup on se croise davantage que l’on ne cohabite.
22 décembre. On arrondit notre cap vers l’Ouest et nous voici calés pour une longue traite tribord amure (le vent est à droite, on pisse sous les voiles gonflées à gauche). Pendant que Chekspire avale ses 140 à 150 miles, les longues journées défilent à toute vitesse.
En guise de temps forts :
- Les repas, qui mobilisent tout l’équipage et le gros des discussions.
- La mise à la cape quotidienne –bateau à la dérive appuyé sur les voiles à contre en guise de pause-. L’occasion d’une baignade dans la plus grande piscine du monde… ou dans la cuvette des chiottes, selon l’usage.
Quelquefois –trop souvent- un à deux cargos déchargent sur notre cap un peu d’adrénaline en échange d’une manœuvre râleuse et d’une bordée d’insultes.
D’autres fois –trop rarement- le bord retentit d’une pagaille de cris excités; c’est qu’une bonite (un petit thon, comme son nom ne l’indique pas) se noie dans un godet de cachaça à 50° avant de subir notre gamelle.
Durant mes quarts, surtout de nuit, les illusions olfactives demeurent aussi fugaces et prégnantes. En revanche, même si je continue à avoir un sursaut en interne au son d’un éclat inattendu de la voix de ma petite fille, c’est plus rare. Je suppose que mon organisme mieux adapté au chahut a fini par identifier qui joue quoi dans la cohorte de sons si différents produits par l’avancée d’un bateau en mer.
Toujours au chapitre des temps forts, Noël ! Le 25 décembre nous trouve à un degré et trente trois minutes de latitude Sud et trente neuf degrés quarante minutes de longitude Ouest. Vu comme ça, ça ne dit pas grand-chose, en dehors du fait que nous sommes à un bon paquet de miles des côtes lorsque le Père Noël fait son apparition à mi chemin du mât. Joueur, il tend sa canne à pêche au dessus du pont afin que l’on attrape ses petits paquets. Pour un peu, on passerait par-dessus bord. Un vrai gamin, le vieux.
Mal de mer ? Non, du voyage sur Chekspire.
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En attendant de débarquer, nous embarquons pour quelques jours un oiseau de mer tout noir. Quelle espèce ? Celle avec un bec et des plumes, qui semble ne jamais retourner à terre –sauf j’imagine pour pondre-. Le jour il fait sa vie mais la nuit il balance son ombre fugace sur le pont ou les voiles; et finit souvent posé sur le dôme du radar, ou le panneau solaire de tribord, à portée d’une caresse.

Le lendemain de noël, Chekspire nous offre son cadeau perso. Dans le livre de bord, sous la plume de Jean je lis :
- 22h30. Pos 00°00°129 S / 42°41°392 W. Cap GPS 340, compas 340, Vitesse fond : 4,9 nds. Passage de l’équateur. Jean et Christophe de quart. Cachaça : Une pour le bateau, une pour la mer, une pour Tof, deux pour Jean. Super instant.
Il y a un peu trop de fond par ici pour voir la ligne de démarcation en pointillés sur le sable, mais nous sommes de retour sous nos etoiles. La mer d’un coup est plus familière.
A mesure que l’on s’échappe vers l’Ouest, le jour se couche plus tard. On prend environ dix minutes tous les jours. D’après Marianne, il paraît que c’est pareil le matin !!
Si pas de pot au noir, en revanche ses fameux grains tropicaux sont bel et bien
présents. Nous jouons au loup avec ces trains de nuages, posés ça et là sur un rideau de pluie musclé qui filent vers le Sud-Ouest à plus de 25 nœuds. Un soir nous nous sommes laissés surprendre. Le temps de n’y rien comprendre on avait fait un 360° au milieu des rafales et récupéré sonnés et trempés un bateau sans barre. Une petite vérif au gouvernail à la lueur d’une lampe de poche n’annonce rien de mal, mais à défaut de retrouver de la manœuvre, nous mettons à la cape et dérivons jusqu’au matin. Nuit blanche pour le capitaine à échafauder les variantes autour du scénario : bateau sans barre à la dérive au large de l’Amazonie.

Au petit matin, vérification générale, je relance timidement le pépère… les voiles accrochent… la barre répond ! Nous repartons perplexes comme si rien n’était arrivé. A croire que le grain rageur de la veille avait emporté notre jugeotte en guise de barre.
Pour 2009, l’année des meufs, je souhaite…

…qu’on cesse de nous chier sur la gueule !
Une semaine c’est aussi la perspective du réveillon du nouvel an. Deux options : rejoindre à toute allure l’entrée du chenal qui devrait nous conduire à Degrad des Canes, le port de Cayenne. Arrivée de nuit avec une vague impression d’après un logiciel de navigation et une page de notes en guise de carte. Ou bien ralentir plein gaz pour se trouver nez à nez avec la poignée d’îles qui annoncent le chenal le 1er janvier au lever du jour. Plouf-plouf, gnagnagna… va pour la voie du raisonnable.
En conséquence nous nous offrons un 31 décembre à la dérive, sieste avec ou sans livre, peinards. 18h, le courant nous a déporté hors des limites de la carte, il est temps de se remettre en route avant de tomber de la table !
Toutes voiles dehors, nous comprenons que nous avons sans doute enfin trouvé le pot au noir, ou au moins une bonne zone de calmes, et que les 2 à 3 nœuds de courant nous portent déjà vers la prochaine étape : Trinidad, à 700 miles vers le Nord Ouest. Tant pis, nous avons avalé près de 1500 miles sans boire une goutte de gasoil, on peut bien démarrer le moteur pour conclure.
19h00, tout moteur dehors et voiles à fond, nous traçons une route plein sud à 3,5 nœuds. Autrement dit, le courant annule la moitié de notre vitesse. Heureusement qu’ils sont là ces chevaux vapeur !
21h00 les canassons sont harassés, il faut couper les gaz. On dirait qu’il va falloir prier pour du vent, courir le grain, si on veut arriver avant 2012, car le courant est bien décidé à nous interdire la France.
1er janvier, dix heures du mat. Gueule de bois d’un réveillon à ruminer, même pas l’excuse d’une cuite. Nous devrions avoir accosté depuis le petit matin, à défaut, une brise ridicule nous invite à sortir notre premier spi de l’année. Grâce à lui, nous retrouvons presque nos cinq nœuds de route fond et nous présentons vers 17 h à l’entrée du chenal. Avec Olivier nous rouvrons la vieille polémique entre feeling et instruments. D’après lui, nous sommes face aux îles du Salut, celles du bagne de Papillon, au large de Kourou. D’après le GPS, nous doublons 60 miles plus au Sud l’entrée du chenal. Peu importe, on arrive ! Si le cœur devait battre encore plus fort, la dérive à raser les énormes bouées du chenal s’en charge. Puis vient le passage de la barre, qui déferle derrière et au dessus du bateau en lui soulevant méchamment les fesses. Entre anxiété et excitation, nous partageons Jean à la barre et moi en pilote un des moments de complicité privilégiée
du voyage.
Enfin, nous voici en eaux plus calmes. Une quinzaine de mâts nous attirent vers un coude de la rivière. Bizarre, d’ici en dehors d’un quai de déchargement pour les cargos et d’une paire de vedettes militaires, aucun signe de Cayenne.
Pas de place à quai. Aux signes de son équipage, nous venons nous placer en douceur à couple d’un gros voilier en fer chargé de gosses. En un tour de main, ils assurent l’amarrage comme des chefs. Présentations faites, nos voisins sont une famille qui voyage par mer depuis un bail, papa, maman, et leurs cinq enfants !
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Z’ont été bien sages ?...
Ben qu’ils le restent jusqu’à l’année prochaine !!
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